AUDREY ET LE MARTIN-PÊCHEUR

Couleur d’automne

En ce temps-là, la nature se couvrait d’une variété infinie de couleurs. La forêt entière semblait s’embraser et les arbres s’habillaient d’or, de pourpre et de feu. Les genévriers magnifiés par le givre offraient un spectacle féérique. Enveloppées d’un manteau de brume, les dernières grues descendaient vers le sud.


Adossé à la forêt, le village se singularisait des villages alentour par ses ruelles étroites qui convergeaient toutes vers la rivière aux eaux limpides et poissonneuses. Outre la beauté du site, un charmant petit port accueillait les gabares, bateaux à fond plat servant à transporter le merrain, autrement dit bois de chêne utile aux tonneliers pour la fabrication de tonneaux.


Pierre et Audrey

Pierre dit « Pierrot » habitait une modeste demeure dans le bourg et partageait son temps entre son travail de gabarier et sa fille Audrey. Elle venait de fêter ses cinq ans et, malgré toutes les attentions que lui prodiguaient son père, un voile de tristesse assombrissait parfois son regard. Elle n’avait pas eu le bonheur de connaître sa mère ; celle-ci de santé fragile n’avait malheureusement pas supporté l’accouchement. Tout comme sa fille, Pierre ne s’était jamais remis de ce départ aussi cruel. Il travaillait pour un armateur avec qui il avait d’excellentes relations. Lorsque les eaux étaient marchandes c’est à dire navigables, il s’absentait plusieurs jours et confiait Audrey à sa soeur et son époux. Ils possédaient un petit commerce à l’entrée du village et, sans enfants, étaient heureux d’accueillir la fillette.


Audrey et les cygnes

Audrey adorait l’automne et ses couleurs, ainsi dès le lever du jour, son petit panier sous le bras, elle prenait la direction de la rivière toute proche. Insensible à la rosée du matin, elle se dirigea ce jour-là vers une vielle souche d’arbre qui lui servait de siège, et attendit patiemment que le brouillard se dissipe. Surgissant de la brume, un couple de cygnes apparut, glissant sur l’eau avec grâce. De son panier, elle sortit quelques morceaux de pain qu’elle lança avec vigueur dans leur direction. Sur la rive opposée, un héron impassible scrutait l’onde en quête de nourriture. Son panier vide, elle dut regagner sa maison au plus vite avant que son père de s’inquiète de son absence.


Le martin-pêcheur

Elle n’avait fait que quelques pas, lorsqu’un battement d’ailes attira son attention. Elle s’approcha prudemment et aperçut un étrange oiseau coincé sous un amas de branches. Surmontant son émoi, elle décida de lui venir en aide, et après plusieurs tentatives, parvint à libérer le volatile. Elle fut alors frappée par son long bec en forme de poignard et son magnifique plumage bleu turquoise. Pour lui témoigner sa reconnaissance, il s’approcha d’elle en sautillant.
« Merci de m’avoir secouru, sans ton aide précieuse, je restais prisonnier des branchages » s’exclama l’étrange oiseau.
Stupéfaite, Audrey s’appuya sur le vieux chêne, les yeux rivés sur l’oiseau. Comprenant sa surprise, il s’empressa de la rassurer.
« Ne sois pas inquiète, je suis un martin-pêcheur et mon étrange bec sert uniquement à attraper les poissons. »
Reprenant ses esprits, elle s’éloigna du chêne centenaire.
« Mais…Mais ça parle un martin-pêcheur ? demanda-t-elle, des trémolos dans la voix.
- Tous les oiseaux s’expriment par leurs chants mélodieux, moi vois-tu, j’ai des pouvoirs magiques, un peu comme les fées.
- Des pouvoirs magiques comme les fées ? Le soir, pour m’endormir, mon papa me raconte des histoires de fées, mais alors les fées existent vraiment ?
- Je vais te le prouver et te remercier. Que voudrais-tu cette année pour Noël ?
- Je n’ai jamais eu de cadeau de Noël .
- Jamais, jamais ?
- Chez nous, la cheminée est trop étroite pour permettre la passage du Père Noël. Mon papa me le rappelle chaque soir de Noël. Mais j’ai beaucoup mieux que des cadeaux ! J’ai son amour et sa patience car parfois je suis désagréable. »
Le martin-pêcheur comprit que son papa n’avait pas les moyens de commander des jouets au Père Noël, d’où l’histoire de la cheminée.
« Mais si tu avais une cheminée beaucoup plus grande, aimerais-tu une poupée comme cadeau ?
- Oh oui ! Comme ma copine Camille.
- Que souhaiterais-tu d’autre ?
- J’aimerais que mon papa rencontre une jeune dame afin qu’il retrouve la joie de vivre. Mais à condition qu’elle aime la rivière et les cygnes. Pour moi, ce serait une nouvelle maman.
- Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir. Maintenant je dois te quitter. Au revoir et à bientôt. »
Bien entendu, Audrey ne parla à personne de sa rencontre avec le martin-pêcheur, et attendit Noël avec impatience.
Les palettes de couleurs automnales laissèrent progressivement la place à l’hiver qui s’annonçait rigoureux.


Pierre et Jeanne

Le soir du 24 décembre, Pierre rentrait paisiblement du port. Une inspection minutieuse de sa gabare s’imposait après les intempéries de la nuit. Sans trop savoir comment, il se retrouva à proximité du vieux pont qui enjambe la rivière. Il décida de faire demi-tour lorsqu’il croisa une jeune femme qui avait l’air soucieuse.
« Excusez mon indiscrétion, quelque chose ne va pas ? » demanda-t-il poliment. Elle releva la tête et répondit d’une voix mélancolique.
« J’habite ce village depuis peu, je ne connais personne et passer le soir de Noël seule me rend triste. »
Ses yeux bleus lui firent penser à la mer qu’il n’avait pourtant jamais vu, simplement quelques photos dans des magazines. Il lui proposa avec l’espoir d’une réponse positive :
« Ma fille Audrey et moi-même sommes seuls aussi, et nous serions ravis si vous passiez la veillée de Noël avec nous.
- J’accepte volontiers, répondit-t-elle avec un large sourire ; je m’appelle Jeanne.
- Moi c’est Pierre, répondit-t-il masquant son trouble. »
Le soleil bien pâle déclinait derrière les grands arbres, les invitant à gagner le bourg avant la nuit.


Le Noël d’Audrey

Audrey fut surprise mais tellement heureuse de voir enfin son père en si charmante compagnie. D’un commun accord ils décidèrent d’assister à la messe de minuit. La petite église étant située tout près sur la place du bourg, ils eurent tout le temps de faire plus ample connaissance. L’office terminé, ils rentrèrent rapidement
sous une averse de neige totalement imprévue. Subitement Pierre s’arrêta net frappé d’étonnement. Comment cette cheminée aussi imposante était-elle arrivée sur le toit de sa maison.
« Comment est-ce possible ? » s’interrogea-t-il.
Audrey se souvint alors des paroles du martin-pêcheur et se précipita à l’intérieur de la maison. A proximité de la cheminée, une magnifique poupée l’attendait. La serrant dans ses bras, des larmes de bonheur coulèrent sur son visage. C’était sa plus belle nuit de Noël en famille.
Elle entendit soudain un cri aigu. S’approchant de la fenêtre, elle remarqua le martin-pêcheur sur une branche. Il prit son envol, poussa un dernier cri aigu et disparut au milieu d’une bourrasque de neige.
C’est promis, pensa Audrey très émue, dès le retour des beaux jours, mon petit panier sous le bras, je descendrai à la rivière apporter du pain aux cygnes, et sait-on jamais…le martin-pêcheur pourrait se manifester à nouveau !